Cumul emploi-retraite : un outil de transmission fragilisé par la réforme de 2027
La loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 vient rebattre les cartes. À la CAPEB de l'Aube, nous voulons que nos artisans comprennent ce changement avant qu'il ne les rattrape.
I. Ce que dit la réforme
À compter du 1er janvier 2027, le cumul emploi-retraite change de logique. Jusqu'à présent, un retraité ayant liquidé l'ensemble de ses pensions à taux plein pouvait cumuler intégralement sa retraite et des revenus d'activité, sans aucun plafond : c'est cette règle qui a permis, ces dernières années, à nombre de nos artisans de continuer une activité réduite en micro-entreprise après avoir cédé leur entreprise, sans perte financière. Ce principe disparaît.
La distinction entre cumul intégral et cumul plafonné laisse place à un système fondé uniquement sur l'âge :
- Avant l'âge légal de départ : les revenus d'activité sont désormais déduits en totalité de la pension, dès le premier euro. Autant dire qu'il n'y a plus d'intérêt financier à cumuler dans cette configuration.
- Entre l'âge légal et 67 ans— la situation qui concerne la grande majorité de nos artisans partant à l'âge normal de la retraite : le cumul reste possible, mais plafonné à environ 7 000 € brut de revenus professionnels par an (montant encore à confirmer par décret). Au-delà de ce seuil, la pension de retraite est réduite de 50 % du dépassement.
- À partir de 67 ans, âge du taux plein automatique : le cumul intégral et illimité, tel qu'il existe aujourd'hui, est maintenu sans changement.
Ces nouvelles règles ne s'appliquent qu'aux artisans qui liquident leur retraite à compter du 1er janvier 2027. Ceux qui ont déjà liquidé leurs droits, ou qui le feront avant cette date, conservent le fonctionnement actuel.
II. Ce que cela signifie pour nos artisans
Prenons le cas concret que nous rencontrons régulièrement à la CAPEB de l'Aube : un artisan cède son entreprise, part à la retraite à 62 ou 64 ans avec une carrière complète, et poursuit une petite activité en micro-entreprise le temps d'achever quelques chantiers ou d'accompagner son successeur. Jusqu'à présent, cette activité complémentaire ne coûtait rien : la pension était versée en intégralité, quel que soit le montant gagné en micro-entreprise. À partir de 2027, ce même artisan verra sa pension amputée dès que ses revenus d'activité dépasseront environ 7 000 € par an — un seuil rapidement atteint pour qui termine plusieurs chantiers ou facture un accompagnement régulier à son repreneur.
Concrètement, la réforme ne supprime pas le cumul emploi-retraite : elle en réduit fortement l'intérêt financier pour tous ceux qui partent avant 67 ans, c'est-à-dire l'écrasante majorité des artisans du bâtiment. Elle vient également, de fait, allonger l'âge réel auquel une activité complémentaire reste pleinement rentable, sans jamais le dire explicitement.
III. La position de la CAPEB de l'Aube
Soyons clairs sur un point : la CAPEB de l'Aube comprend l'objectif d'équilibre financier qui sous-tend cette réforme. Mais un objectif budgétaire ne doit pas se construire sur le dos de ceux qui, précisément, incarnent une valeur que l'on dit vouloir défendre partout ailleurs : le travail.
Le cumul emploi-retraite n'est pas un privilège, ni un effet d'aubaine. C'est un outil de transition qui a fait ses preuves, au service de la continuité économique de nos entreprises artisanales et de la réussite de leur transmission. Il permet à un cédant de rester disponible pour son repreneur, de sécuriser la reprise, et d'achever dans de bonnes conditions les engagements pris envers ses clients. Le fragiliser, c'est fragiliser la transmission d'entreprise elle-même, à un moment où le renouvellement des générations d'artisans est un enjeu majeur pour notre profession et pour l'économie locale.
Mais la transmission n'est pas la seule chose que cette réforme met en péril. Que dire à l'artisan qui, à 63 ans, a encore la force et l'envie de travailler — pour arrondir une pension trop modeste, pour continuer à faire vivre son savoir-faire, ou tout simplement par amour de son métier ? Que dire au compagnon couvreur, au maçon, au menuisier qui ne demande qu'à transmettre encore quelques années des gestes précieux, ceux-là mêmes qui se perdent faute de mains pour les enseigner ? On leur répond aujourd'hui : au-delà de 7 000 € par an, votre pension sera amputée de la moitié de ce que vous aurez gagné en trop. Voilà le message envoyé à ceux qui choisissent de continuer à travailler plutôt que de s'arrêter : ils seront sanctionnés pour cela. Nous ne comprenons pas, et nous ne l'acceptons pas, qu'un pays qui appelle sans cesse à l'allongement de la vie professionnelle pénalise dans le même temps ceux qui le font de leur plein gré.
Et il y a un troisième angle mort dans cette réforme, peut-être le plus préoccupant pour nos entreprises : le manque de main-d'œuvre. Le BTP peine aujourd'hui à recruter et à transmettre ses savoir-faire. Dans ce contexte, il n'est pas rare qu'un salarié proche de la retraite accepte, à la demande de son employeur, de poursuivre son activité à mi-temps pendant quelques mois ou quelques années — le temps de former un jeune, de sécuriser un chantier, de ne pas laisser un poste vacant du jour au lendemain. Ce salarié rendait alors service à son entreprise autant qu'à lui-même. Avec cette réforme, ce compromis gagnant-gagnant perd tout son sens : quel intérêt reste-t-il à poursuivre une activité à mi-temps si chaque euro gagné au-delà de 7 000 € par an vient amputer sa pension de moitié ? Sans motivation financière, ces salariés partiront purement et simplement — et ce sera alors à l'employeur de gérer seul le trou dans ses effectifs, sans le temps de préparer la relève ni de transmettre ce qui doit l'être. Une fois encore, c'est le même problème qui revient : celui de la transmission, du savoir-faire, et du manque chronique de main-d'œuvre dans nos métiers — un problème que cette réforme aggrave au lieu de le résoudre.
Autre point sur lequel nous voulons être précis : à ce jour, le décret fixant ce fameux seuil de 7 000 € n'est toujours pas paru. Rien n'est donc définitivement arrêté. Nous suivrons ce dossier de près et resterons vigilants sur le montant qui sera finalement retenu, ainsi que sur ses modalités d'application.
Nous demandons que cette réforme ne se traduise pas, dans les faits, par un frein supplémentaire à la transmission des entreprises artisanales du bâtiment, ni par une sanction déguisée de ceux qui veulent continuer à travailler, ni par un coup de plus porté à des entreprises déjà en tension sur le recrutement. Les spécificités de nos métiers — où l'accompagnement du repreneur et l'achèvement des chantiers en cours sont souvent indissociables du départ du cédant, où la transmission des savoir-faire ne s'arrête pas à heure fixe, où le maintien d'un salarié expérimenté à mi-temps peut faire la différence pour une petite structure — doivent être prises en compte dans les décrets d'application à venir.
En attendant, nous invitons chaque artisan qui envisage un départ en retraite avec poursuite d'activité à anticiper dès maintenant sa décision : liquider sa retraite avant le 1er janvier 2027 permet de conserver le bénéfice des règles actuelles, plus favorables. La CAPEB de l'Aube se tient à la disposition de ses adhérents pour étudier, au cas par cas, l'impact de cette réforme sur leur projet de départ ou de transmission.









